Contre le racisme, la parole décomplexée et la suspicion permanente
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« En France, en 2026, nous vivons encore sous le poids d’un soupçon permanent ». Un ensemble de syndicalistes, élu·es politiques, acteurs et actrices associatifs, artistes, sportifs, journalistes, chercheur·euses, écrivain·es, intellectuel·les, citoyen·nes engagé·es, concerné·es par les discriminations liées à nos origines réelles ou supposées, appellent à une prise de responsabilité collective. « Nous refusons que la banalisation de la parole raciste devienne la norme. »
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Nous, syndicalistes, élu·es politiques, acteurs et actrices associatifs, artistes, sportifs, journalistes, chercheur·euses, écrivain·es, intellectuel·les et citoyen·nes engagé·es, directement concerné·es par les discriminations liées à nos origines réelles ou supposées,
En France, en 2026, trop nombreuses sont celles et ceux d’entre nous qui vivent encore sous le poids d’un soupçon permanent. Un soupçon diffus, persistant, qui ne repose ni sur des actes ni sur des faits, mais sur un nom, une apparence, une histoire familiale. Trop souvent, nous sommes renvoyé·es à une altérité, maintenu·es à distance, placé·es sous une forme de mise en doute permanente. Ce soupçon n’est pas seulement individuel : il est devenu un fait politique. Il structure une partie du débat public, alimente des stratégies de division et fragilise le pacte démocratique lui-même.
Depuis quelques années, un seuil a été franchi. Une parole raciste s’est installée, plus libre, plus assumée. Dans l’espace public comme dans le débat médiatique, des propos qui auraient autrefois suscité une condamnation claire sont désormais banalisés, relativisés, parfois même revendiqués. Cette évolution n’est pas anodine : elle légitime des comportements, elle autorise des discriminations, elle installe un climat qui pèse concrètement sur nos vies.
Elle s’inscrit dans un contexte plus large de radicalisation du débat public, où l’obsession identitaire remplace les enjeux sociaux, écologiques et démocratiques, et où certain-es cherchent à diviser la population plutôt qu’à construire un avenir commun.
Il est essentiel de rappeler que ces situations ne relèvent ni du hasard ni de cas isolés, mais sont le produit de constructions sociales et de stéréotypes profondément ancrés. À ce titre, il relève également de la responsabilité de nos organisations d’en assurer la déconstruction, au même titre que pour les autres formes de discriminations. Cela suppose de regarder en face les logiques systémiques à l’œuvre, y compris lorsqu’elles traversent nos propres institutions, et de refuser les dénis qui empêchent d’agir.
Ces mécanismes se traduisent de manière très concrète dans le monde du travail. À chaque étape des parcours professionnels, des inégalités persistent : difficultés d’accès à l’emploi, tri des candidatures sur des critères implicites, inégalités de traitement à compétences égales, freins dans les évolutions de carrière, plafonds invisibles, formes de mise à l’écart ou de disqualification plus ou moins explicites. Ces expériences, largement partagées, sont encore trop souvent minimisées ou invisibilisées, alors même qu’elles participent à la reproduction d’inégalités structurelles.
Nous le constatons également dans l’accès au logement, dans les interactions avec les institutions, dans les parcours professionnels ou politiques : le doute précède trop souvent la reconnaissance. À compétences égales, l’égalité ne va pas de soi. À engagement égal, la légitimité est questionnée.
Et lorsque nous accédons à des responsabilités — qu’elles soient syndicales, politiques, associatives, culturelles, sportives, médiatiques ou universitaires — l’exposition est plus forte encore. Il est trop fréquent que les attaques ne portent pas seulement sur nos idées ou nos actions, mais sur ce que nous sommes. Notre place est interrogée, notre loyauté suspectée, notre présence contestée. Cette mise en cause permanente n’est pas seulement injuste : elle vise à décourager, à invisibiliser, à exclure des voix qui dérangent parce qu’elles portent une exigence d’égalité réelle.
Nous ne l’acceptons pas.
Nous refusons que cette banalisation de la parole raciste devienne la norme. Nous refusons de devoir en permanence justifier notre place. Nous refusons que l’égalité reste un principe abstrait quand elle devrait être une réalité concrète.
Le racisme n’est pas une opinion. C’est une atteinte directe à la dignité et aux droits. Ce que nous vivons n’est pas marginal : c’est le reflet de mécanismes profonds qui traversent encore notre société.
Nous affirmons simplement que nulle personne ne doit, du fait de son origine, de sa religion, de sa couleur de peau, prouver sa légitimité ; s’excuser d’être là ; accepter d’être traitée différemment.
Nous appelons à une prise de responsabilité collective.
Dans les institutions qui ont l’obligation de garantir une égalité réelle.
Dans les organisations syndicales, politiques et associatives qui doivent faire vivre des pratiques cohérentes avec les valeurs affichées.
Dans les médias que nous appelons à rompre avec les représentations biaisées, à refuser toute complaisance envers les discours racistes et à faire à nouveau une place substantielle à la parole antiraciste aujourd’hui largement marginalisée.
Dans l’ensemble de la société où chacun·e porte la responsabilité d’agir individuellement ou collectivement pour ne plus laisser passer ce qui ne devrait jamais l’être. Nous appelons aussi à reconstruire un récit commun fondé sur l’égalité, la justice et la dignité, face aux logiques de peur, de rejet et de hiérarchisation des vies.
Nous appelons aussi à reconnaître pleinement ce que nous apportons — dans tous les domaines — à la vie sociale, culturelle, économique et démocratique du pays.
Notre parole est une parole d’expérience. Elle ne cherche ni à opposer ni à diviser, mais à nommer une réalité pour mieux la dépasser. Elle est aussi une parole d’espoir : celle d’une société capable de se regarder lucidement pour devenir plus juste.
Parce qu’aucune société ne tient durablement sur l’injustice,
Parce que l’égalité ne peut rester une promesse,
Parce que la dignité ne se négocie pas,
Parce que la démocratie ne peut survivre à la banalisation du racisme,
Nous prenons la parole, ensemble. Pour l’égalité et pour la dignité.
Premiers signataires :
Tayeb Khouira : secrétaire national de l’Union syndicale Solidaires
Véronique Poulain : trésorière nationale de l’Union syndicale Solidaires
Sophie Vénétitay : secrétaire générale du SNES-FSU
Myriam Lebkiri : secrétaire confédérale CGT
Kevin Razy : artiste
Nathalie Tehio : présidente de la LDH (Ligue des droits de l’Homme)
Sabina Issehnane : économiste
Mourad Guichard : journaliste indépendant
Mounir Satouri : député européen
Sandra Nkaké : artiviste, auteure-compositrice, chanteuse et productrice
Mélissa Laveaux : autrice-compositrice-interprète
Youlie Yamamoto : porte-parole d’Attac France
Jean-Benoit Diallo : humoriste
Nawel Ben Kraïem : artiste chanteuse
Dominique Sopo : président de SOS Racisme
Bally Bagayoko : maire de Saint-Denis / Pierrefitte-sur-Seine
Allan Barte : auteur de BD
Solène Brun : sociologue, chargée de recherche au CNRS
Lionel Crusoé : avocat au barreau de Paris
Haidari Nassurdine : président du CRAN
Aminata Niakaté : maire adjointe de Paris
EURE-ET-LOIR