Éditorial de la lettre de l’Institut de recherches de la FSU du 21 novembre  2023
Paul Devin, président de l’IR.FSU

L’argumentation par la preuve scientifique est devenue un des fondements du discours de justification des choix politiques. On pourrait croire qu’une telle argumentation serait capable de reconstruire une confiance entre les citoyens et les institutions par la garantie d’une connaissance experte fondée sur une éthique de l’objectivation scientifique. Mais la stratégie des politiques néolibérales procède d’une autre volonté : imposer ses choix par l’alibi scientifique.
Les questions environnementales ne cessent de susciter de tels usages d’une prétendue objectivation des faits. Les débats autour du glyphosate en offrent l’illustration.
Les partisans de la reconduction de l’autorisation d’usage de ce pesticide affirment le fondement scientifique de leur choix, se fondant sur les conclusions du rapport de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) : « On fait confiance à la science » dit le ministre français de l’Agriculture et le gouvernement de multiplier les expressions nous assurant d’une approche fondée sur les avis scientifiques.

Une autre réalité …
Pourtant, une telle évidence ne résiste pas à l’interrogation des conditions de la production de cette vérité d’expertise.
Charles Benbrook[1] a analysé l’ensemble de la littérature de recherche sur les effets génotoxiques du glyphosate et a conclu que le résultat dépendait fortement suivant qu’on intègre ou non les études produites par ceux qui ont des intérêts financiers dans le maintien de la vente du pesticide. Si l’on s’en tient aux études ne présentant aucun conflit d’intérêt, les résultats ne permettent aucunement d’affirmer l’innocuité du produit.
Les travaux du Centre international de recherches sur le cancer[2] (CIRC), organisme de coopération internationale et interdisciplinaire, ont affirmé en 2015 une forte probabilité pour que le glyphosate soit cancérigène. Depuis, de nombreuses études épidémiologiques et méta-analyses[3] ont confirmé ce risque. A minima, elles concluent à des « présomptions de lien » et alertent sur de possibles effets dans des domaines mal explorés. D’autres établissent que le glyphosate produit des tumeurs[4]. Et l’affirmation du risque peut aller jusqu’à l’hypothèse d’une augmentation de 40% pour les agriculteurs exposés[5].

Un choix méthodologique tendancieux au service des intérêts économiques
L’analyse d’une molécule isolée, en laboratoire, est incapable de mesurer l’ensemble des conséquences de son usage dans un environnement où les effets des différents composants se cumulent et peuvent être renforcés par certaines pratiques d’utilisation. Or, les principes méthodologiques des agences européennes privilégient ce type d’études qui sont essentiellement produites par les industriels eux-mêmes. Elles les privilégient aux dépens des méthodologies environnementales qui sont pourtant les seules capables de rendre compte des toxicités réelles.
Dans ces conditions, le recours à la preuve scientifique n’est plus qu’une rhétorique argumentaire, déterminée par les intérêts économiques des industriels de la chimie, qui ne garantit en rien la protection du vivant.

[1] https://enveurope.springeropen.com/articles/10.1186/s12302-018-0184-7
[2] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25801782/
[3] Étude basée sur l’analyse des données provenant de l’ensemble des études sur un sujet donné
[4] https://ehjournal.biomedcentral.com/articles/10.1186/s12940-020-00574-1
[5] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31342895/